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Annie Kurkdjian

    Si ses toiles reflètent un univers sombre, solitaire, angoissé et empreint d’humour noir, « c’est, dit-elle un brin frondeuse, parce que je vis au Liban, après tout ». Mais cette boutade n’illustre, en réalité, que le sommet de l’iceberg. Une immersion dans son univers peuplé de personnages disproportionnés, souvent en mauvaise posture, qui se mangent les bras, les mains, ou leur reflet dans un miroir, en dit long sur ses états d’âme, sur sa philosophie du monde. Ses personnages mutilés qui accueillent dans leur intimité, la culotte grande ouverte, des choses difformes, noires, méchantes illustrent parfaitement sa conception des relations humaines, sa quête d’absolu.

    Kurkdjian a découvert la peinture en 1994. Après avoir été secrétaire et employée de banque, elle retourne à l’université pour faire les beaux-arts. Elle peint alors des sujets académiques, des natures mortes, des choses belles. Mais voilà. Elle ne ressent aucune satisfaction. N’éprouve aucun plaisir. Petit à petit, comme on se tourne vers une boussole, elle troque ses face-à-face avec la toile pour des rendez-vous qu’elle trouvait « beaucoup plus passionnants et de plus en plus fréquents » avec des livres.

    Ses centres d’intérêt ? La philosophie, la théologie, la littérature, la poésie, mais aussi et surtout la psychologie. Elle se réinscrit à l’université pour suivre des études de psychologie qui la conduisent à travailler avec des personnes autistes.

    « Et puis ce fut le déclic », dit la jeune femme à la chevelure rouge flamboyante. Elle émet un petit rire mi-gêné, mi-railleur. « J’avais trouvé une motivation. J’avais réussi à trouver un lien qui m’unissait à mon œuvre; une identité.»

    Désormais, elle ne connaîtra pas l’angoisse de la surface blanche. Les idées fourmillent, se chevauchent, se bousculent dans sa tête. « Comme un ruminant qui passe et repasse la nourriture dans sa bouche, je remâche les images de mes toiles. » Pour la trentaine de peintures exposées au Zico House, elle a ainsi passé sept mois à ruminer et quatre autres à coucher sur toile le fruit de son imagination débridée.

    Annie Kurkdjian est une éponge à sentiments. Qui ne demande qu’à être essorée. Son cerveau mammifère capte des images, des émotions, des infos glanées dans un journal ou des témoignages vivants à la télévision. Elle est attentive aux attitudes, à la cruauté, aux convulsions, aux inventions, aux blessures, à la beauté du monde qui l’entoure.

    Ses œuvres ? « Ce sont des états d’âme. Représentés d’une manière classique. » Ses surfaces sont lisses. Sans exercice de style tarabiscoté. Pour cultiver le contraste entre le fond et la forme. Les personnages enfermés dans leur solitude. Ou en relation avec l’autre. Et cet autre est représenté comme un monstre aliéné, une créature difforme, ou un être violent.

    Ses fonds de toiles sont noirs. Ils sont aussi gris. Mais parfois, ils se teintent de bordeaux. Couleur du sang séché. Une femme, bouche grande ouverte, avale un miroir. « Cette autre femme, recroquevillée sur elle-même comme une forteresse vide, s’autodétruit », explique l’artiste. Voilà. Le mot, ou plutôt l’expression, est lâché. Car c’est de différentes formes d’autisme, cette « forteresse vide » comme l’a décrite Bruno Bettelheim dans son fameux ouvrage éponyme, qu’Annie Kurkdjian s’inspire ici. Non pas de la maladie mentale clinique qu’elle a côtoyée lors de son travail. Mais plutôt l’autisme de ceux qui sont littéralement aveugles aux signaux émotionnels des autres personnes. De ceux qui sont enfermés dans leur solitude.

    Noire, trop noire, l’œuvre de Kurkdjian ? Pas d’optimisme dans son univers pictural ? « Le seul fait de dessiner représente pour moi un grand acte d’optimisme. » Et l’humour, noir, lui aussi ? « C’est pour saupoudrer de sucre la pilule amère. »

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